ALINEA
Anne Bonnin, 2018

Alinea dit l’importance de la ligne dans l’art de Raffaella della Olga. Or si la droite et l’orthogonale prédominent
en effet, l’artiste ne pense pas la géométrie sans irrégularités, ni la grille sans une main qui la reprend, en main.
De même, l’alinéa, conçu pour rythmer et alléger un texte, en entaille la continuité.
Pour sa première exposition à la Galerie Laurent Godin, Raffaella della Olga présente des oeuvres en tissu et sur
papier. Les tentures dessinent des vues frontales de grille. Elles nous font signe. Leur surface quadrillée cligne
légèrement ; hypnotiques, les lignes vibrent, l’oeil se prend dans ces rets perpendiculaires. On a besoin d’aller y
voir de plus près, de voir sa vision se défaire, car ces Stoffe, comme des tableaux de l’op art, produisent un effet
optique. Celui-ci se dissout dès qu’on s’approche de l’oeuvre, laissant place à une perception tactile du textile.
L’on constate les découpes carrées que l’artiste a réalisées au cutter, dans la toile, à intervalles réguliers. L’artiste
tranche dans le vif d’un quadrillage, comme dans une matière. Elle fabrique une trame dans la trame, en taillant
dans le motif. L’opération de soustraction est une destruction constructive.
Ces toiles ne sont pas des peintures. Ce sont des tissus industriels. Madras et écossais, sont représentatifs d’une
culture globalisée – mais William Morris ne constatait-il pas déjà l’absorption des techniques et des cultures
locales au sein d’un capitalisme international ? Ces étoffes-grilles jouent de registres différents, architectonique,
décoratif, pictural, convergeant en une perception dynamique et suggestive. Elles peuvent évoquer des façades
de buildings modernistes (Alinea), un paysage maritime turquoise (Céleste), une perspective optique.
La géométrie est la base de l’art de Raffaella della Olga : un cadre conceptuel et spirituel qui construit un espace
autonome. La ligne est son mantra, qui se traduit dans des gestes répétitifs – « je suis la ligne pour ne pas me
perdre », à la manière d’Agnes Martin ou de Sol LeWitt, mais contrairement à eux, della Olga ne trace pas de
lignes à la main, elle ne recourt pas non plus à d’autres mains que la sienne. Ses gestes sont outillés et
mécaniques.
Regardons-la travailler dans l’atelier, avec ses outils et sa méthode. Pour tracer des lignes sur papier, parfois sur
tissu, pour réaliser ses très beaux Tapuscrits, l’artiste utilise une machine-à-écrire, sans le rouleau encreur auquel
elle substitue des feuilles de carbone de couleurs différentes, bleu, vert, jaune, rouge, noir. L’artiste et sa
machine forment donc un attelage singulier. Elle se concentre sur un geste et se laisse emporter dans une
mécanique répétitive et monomane. C’est la frappe répétée, durant des heures, le plus souvent de la touche « tiret»
qui forme des parallèles, des obliques, des entrecroisements de lignes rectilinéaires. Elle fabrique ainsi ses
lignes en tapant sur une touche unique, d’un doigt, comme un typographe, elle martèle ses lignes, comme une
forgeronne, elle les construit trait par trait, brique par brique, comme le maçon, elle avance ses travaux point à
point, comme la couturière.
La machine est utilisée a minima de ses capacités, a contrario de son efficience : une touche, un signe, un geste ;
mais, comme dans le tissage ou le tressage, forme et geste coïncident, réalisant l’idée d’une abstraction concrète.
En effet, della Olga associe art de la forme et arts appliqués, dans un esprit Bauhaus : elle s’inscrit dans une
lignée d’artistes qui, telles Sophie Taeuber-Arp ou Anni Albers, ont renouvelé et élargi, par la pratique du
tissage, une conception stricte de l’art moderne. Notre artiste, quant à elle, reprend en main, au sens propre, une
histoire de la grille et s’y introduit avec un certain tranchant – ses incisions ne sont-elles pas dotées d’une pointe
d’agressivité ?
Art minimal et arts appliqués impliquent une répétition voire une réduction des tâches, c’est-à-dire méticulosité,
concentration, obsession du détail : une discipline qui définit des conditions de labeur parfois pénibles et
contraint le corps à l’immobilité. Une discipline jusqu’au-boutiste caractérise la pratique de della Olga comme
d’autres artistes avec lesquelles elle entretient d’évidentes affinités : Dadamaino, Irma Blank, Agnes Martin,
entre autres. C’est grâce à la répétition et à « une manière de contrôle », que s’opère la « transformation d’une
émotion qui se diffuse d’une manière harmonieuse » à l’espace, comme l’explique Lucy Lippard à propos
d’Agnes Martin. Ces artistes, y compris della Olga, comme les modernistes et minimalistes, ne tendent-elles pas
en effet vers une harmonie ?
Or, la répétition inscrit l’oeuvre dans l’ordre ordinaire des jours et des heures. L’oeuvre est à la fois une mesure
du temps et son abolition, l’horloge d’un commencement qui ne finit jamais. Il y a toujours une scène de travail
cachée dans une oeuvre ; à travers les lignes de della Olga, on décèle le labeur minutieux: « Elle vivait tel un
personnage d’un livre d’heures, studieuse dans son travail et studieuse dans son rêve », écrit Hans Arp à propos
de l’art appliqué de Sophie Taeuber-Arp.
Les Stoffe invitent à une traversée de la grille. Les Tapuscrits attirent la main, on a envie de les toucher, de les
caresser. Leurs textures et leurs reliefs sont les reliques incarnées d’une action restreinte. À l’instar du poète
Mallarmé dont elle a mis en lumière Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard, della Olga poursuit sans doute
l’idée d’un langage abstrait et concret.
Car le livre est pour elle un modèle, une matrice: le livre comme espace et objet. Elle exprime la matérialité du
papier, réalisant des trames variées, par empreinte directe, comme sa technique de frappe à la machine. Pour
réaliser ses Tapuscrits et composer ses pages, l’artiste emprunte ses gestes au typographe, à l’artisan et au poète
concret, s’inspirant de la poésie spatialiste, centrée sur le mot libéré de la syntaxe. Ne produit-elle pas une
écriture sans écriture ?
Rigoureux, cet art appliqué n’est point austère mais léger, gai et joueur, comme l’est d’ailleurs la poésie
concrète. Conçu comme un jeu de formes, son art construit une spatialité plane, pleine et dynamique. La ligne
traverse et réunit le texte, le textile et la vie ordinaire, reliant poésie et plastique.